Le poisson qui prenait son bocal pour le monde
EXTRAIT DE L’ARTICLE
Depuis toujours, le poisson rouge parcourait le même cercle, contournait la même plante et retrouvait la même paroi transparente.
Mais que découvrira-t-il le jour où son bocal disparaîtra ?
Dans une maison située près de la mer vivait un poisson rouge.
Son bocal avait été posé sur une petite table, devant une fenêtre baignée de lumière.
À l’intérieur se trouvaient quelques graviers blancs, une plante verte, un petit rocher et un château miniature dont il pouvait traverser l’arche.
Le poisson connaissait parfaitement cet univers.
Chaque matin, il longeait la paroi du bocal, contournait la plante, passait sous l’arche du château et revenait près du rocher.
Il savait où la lumière apparaissait en premier.
Il connaissait le courant produit lorsque l’on changeait son eau.
Il reconnaissait le bruit du couvercle soulevé et l’ombre de la main qui venait déposer sa nourriture.
Il savait aussi exactement jusqu’où il pouvait nager.
Lorsqu’il avançait trop loin, son nez rencontrait une surface invisible, lisse et froide.
Il changeait alors de direction.
Cette limite ne l’étonnait plus.
Elle avait toujours été là.
Pour lui, le monde était rond.
Il commençait à la plante, passait par le château, longeait le rocher et revenait exactement au même endroit.
Au-delà de la paroi, il apercevait parfois des formes imprécises.
Une silhouette traversait la pièce.
Un rideau bougeait.
Un rayon de soleil dessinait des reflets dans l’eau.
Mais tout cela lui semblait appartenir à un ailleurs inaccessible, peut-être même irréel.
Le seul monde dont il pouvait être certain était celui qu’il parcourait chaque jour.
Un matin, une petite fille s’approcha du bocal.
Elle posa son visage contre la vitre et observa longuement le poisson.
Derrière elle, la fenêtre était ouverte sur le jardin.
Au fond de celui-ci se trouvait un grand bassin, entouré de pierres, de roseaux et de fleurs.
Plusieurs poissons y nageaient.
Le poisson rouge ne pouvait pas réellement distinguer le bassin. À travers l’eau et le verre courbé, il n’en percevait que des couleurs mouvantes.
Il les regarda quelques instants, puis reprit son tour habituel.
La plante.
Le château.
Le rocher.
La paroi.
Le demi-tour.
Quelques jours plus tard, la petite fille reçut un grand aquarium.
Il était si vaste qu’il occupait presque tout un mur.
On y installa du sable, des plantes, des branches, de larges pierres et plusieurs cachettes.
Avant d’y placer de nouveaux poissons, elle décida d’y transférer son poisson rouge.
Elle plongea doucement une petite épuisette dans le bocal.
Surpris, le poisson tenta de fuir.
Il contourna précipitamment la plante, passa derrière le château et se réfugia près du rocher.
Mais il n’existait aucun autre endroit où aller.
Quelques instants plus tard, il fut soulevé hors de son monde.
Tout devint confus.
La lumière, l’air, les mouvements, puis de nouveau l’eau.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, le poisson se trouvait dans le grand aquarium.
Il resta immobile.
Devant lui s’étendait un espace qu’il ne connaissait pas.
Le fond disparaissait derrière les plantes.
Les pierres étaient immenses.
La lumière venait de plusieurs directions.
Aucune paroi n’était visible à proximité.
Le poisson avança avec précaution.
Il nagea jusqu’à l’endroit où, dans son ancien bocal, il aurait dû rencontrer le verre.
Puis il tourna brusquement.
Il continua ainsi pendant plusieurs heures.
Il dessinait inlassablement un petit cercle au milieu de l’aquarium.
Toujours le même.
Lorsqu’il atteignait une certaine distance, il changeait de direction, alors que rien ne se trouvait devant lui.
Le lendemain, d’autres poissons arrivèrent.
Ils explorèrent immédiatement l’aquarium.
Ils glissèrent entre les pierres, disparurent derrière les plantes et traversèrent toute sa longueur.
L’un d’eux s’approcha du poisson rouge.
— Pourquoi tournes-tu ainsi ? lui demanda-t-il.
— J’arrive au bord du monde, répondit le poisson rouge.
L’autre regarda autour de lui.
— Quel bord ?
Le poisson rouge s’avança jusqu’à sa limite habituelle, puis s’arrêta.
— Celui-ci.
L’autre poisson passa devant lui et poursuivit tranquillement sa route.
Le poisson rouge le regarda s’éloigner.
— Reviens ! cria-t-il. Tu vas te cogner !
Mais l’autre continua.
Il nagea jusqu’aux grandes pierres, traversa un rideau de plantes, puis disparut au loin.
Quelques instants plus tard, il revint par un autre chemin.
— Tu vois, dit-il, il n’y avait pas de paroi.
Le poisson rouge s’approcha de nouveau de l’endroit où son monde s’était toujours arrêté.
Il ralentit.
Tout en lui semblait attendre le contact froid du verre.
Il tendit légèrement la tête.
Rien.
Il avança encore.
Toujours rien.
D’un mouvement rapide, il fit demi-tour et retrouva le centre de son cercle.
Plus tard, il recommença.
Un peu plus loin cette fois.
Puis encore un peu plus loin.
Un matin, il dépassa enfin l’endroit où il avait toujours tourné.
Il nagea lentement entre les plantes, longea les grandes pierres et découvrit les cachettes creusées sous les branches.
Arrivé à l’autre extrémité de l’aquarium, il rencontra une paroi de verre.
Il la contempla longuement.
Puis il regarda derrière lui l’espace immense qu’il venait de traverser.
Le monde possédait encore des limites.
Simplement, elles ne se trouvaient pas là où il les avait toujours imaginées.
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